Il y a des lieux qui, dès les premiers pas, s’impriment en nous comme une carte invisible. Les découvrir, c’est accepter d’y poser les pieds avec curiosité, mais aussi avec pudeur, conscient que l’on est invité, et non acteur de ce qui s’y vit.

« Le voyage, c’est d’abord l’épreuve de l’inconnu, de la différence, de la pauvreté parfois ; mais c’est aussi la preuve que l’humain est partout le même dans ses rêves, ses rires et ses peines. »
Ryszard Kapuściński
Marché public
Mon terrain de jeu c’est ce marché bruyant et vivant, où les étals débordent de fruits sucrés et mystérieux, de poissons multicolores aux reflets d’argent, de légumes tordus mais généreux, de viande crue exposée à l’air libre. Un lieu où se croisent travailleurs de tous âges, chiens et chats errants, mouches têtues, odeurs âcres et parfums suaves qui s’entremêlent sans pudeur.
Avant même d’apercevoir les étals, l’agitation du marché s’impose à moi : une nuée de tricycles bringuebalants, klaxonnant sans relâche, interpellant les passants, me frôle de si près que je retiens mon souffle, persuadée qu’un pneu va m’écraser les orteils. Le bitume défoncé me fait trébucher, je baisse la tête pour surveiller où je pose les pieds, oubliant presque d’observer le décor sonore et vibrant qui m’engloutit déjà.
Je suis Louäne vers l’une des quatre entrées à peine visibles, dissimulée entre des étals surchargés.
D’un coup, tout change. Tous mes sens sont mis en alerte.
La lumière éclatante et brûlante de l’extérieur, celle qui écrase tout la journée sur le 12ème parallèle nord, cède brusquement la place à une semi-pénombre. Le marché devient une antre dense, étroite, où de rares ampoules blafardes et des rais de soleil trouant les tôles rouillées créent des halos tremblotants.
Le vacarme incessant me heurte : cris des marchands qui haranguent, rires et cris d’enfants qui courent entre les jambes des clients, pales de vieux ventilateurs qui vrombissent à plein régime en brassant un air épais, presque poisseux.
L’odeur me prend à la gorge. Un mélange brutal de poisson mariné par la chaleur, de viande crue qui suinte sur des planches humides, de fruits trop mûrs éventrés pour attirer l’œil, de déchets fermentés dans les recoins sombres. Mes narines se rétractent, ma gorge se serre, mon estomac se soulève.
Tellement d’odeurs s’insinuent dans la bouche, déposant un goût âcre sur la langue, tandis que ma gorge gratte, asséchée par cette chaleur étouffante et cette atmosphère saturée.
Ma peau se couvre d’une pellicule de moiteur instantanée, amplifiée par les frissons qui me parcourent face à cet assaut sensoriel total. Mes doigts frôlent les bras moites des passants pressés et se crispent sur ma lanière de sac comme un reflexe pour se refermer sur soi et se protéger de ce monde extérieur.
Très vite, je sens des dizaines d’yeux qui nous suivent. Curieux, amusés, un peu intrigués par l’irruption de deux « blanches » dans cette fourmilière familière. Certains sourient franchement, d’autres jettent des regards furtifs. Je force un sourire, autant pour leur montrer mon plaisir sincère d’être là… que pour masquer la nausée sourde que cet enfer d’odeurs et de chaleur vient de faire remonter.
A nouveau, il faut faire attention à ses pas entre le bitume défoncé, les déchets, les animaux errants, les flaques d’eau mélanges de jus divers, mais il faut aussi découvrir ses étales multicolores, ses poissons que je n’avais souvent vus qu’en plongée ou ces fruits ou légumes qui me sont inconnus.
Cette première fois m’aura vraiment marquée, me ramenant à mes premières fois dans des marchés au Vietnam sur l’Ile de Cat Ba , à Bangkok ou plus récemment à Phnom Pen. Depuis, nous y allons toutes les semaines, nous avons appris où trouver produits: les différents riz sur la travée de gauche, les légumes à l’arrière du marché, les poissons et viandes au milieu, les noix de coco au fond à droite, les mangues sur l’entrée du milieu à gauche… Même si nous y allons toutes les semaines pour faire nos courses, chaque fois c’est la même odeur qui me prend à la gorge et me soulève l’estomac.
A voir si avec le temps je m’y habituerai enfin, dans tous les cas c’est très loin des sensations du marché de Bergerac, autour de l’église, à l’air libre, où maman m’amené tous les samedis matins pour l’aider à porter les paniers et surtout pour que je puisse me délecter de ma madeleine de Proust : une chocolatine aux amandes toute chaude…
















Aroma Beach
C’est sur cette plage au nom enchanteur — Aroma Beach — que je trouve un doux refuge. Là, les enfants et les adultes s’élancent dans les premières vagues, tout habillés. Par pudeur peut-être, ou simplement parce que le maillot de bain n’a jamais fait partie de leur quotidien. Ils rient, courent, inventent des mondes avec un simple morceau de bois flotté. Autour d’eux, tout n’est que jeu et éclaboussures. Au loin, l’horizon révèle les contours délicats de White Island, tache éclatante de sable blanc qui se détache au milieu des infinies nuances de bleu de la mer de Chine.
Les couchers de soleil y sont somptueux, presque irréels, comme si le ciel s’attardait pour embrasser la mer une dernière fois. Des nuages sont toujours présents, révélant un ciel qui se pare tantôt de rose barbe à papa, tantôt de gris velouté, tantôt encore de doré brûlant et d’orange incandescent lorsque le soleil s’efface lentement derrière la mer.
Les enfants célèbrent la fin de journée dans des baignades bruyantes, insouciantes. Moi, je glisse dans l’eau avec plus de silence, avec cette intention toute personnelle de nager trente minutes le long de la côte. C’est mon rituel.
Je suis souvent seule à m’aventurer à nager, et cela intrigue. Ici, peu de gens nagent. À l’école, on n’apprend pas à flotter, à plonger, à apprivoiser l’eau. Beaucoup ne savent tout simplement pas nager, et certains en ont même peur. Pour un archipel aux eaux si chaudes et limpides, c’est un paradoxe bouleversant. Je m’en suis rendu compte très vite, avec un mélange d’étonnement et de tristesse. Les activités aquatiques sont dédiées aux touristes.
Même à San José, pourtant l’une des principales villes de Mindoro, il est impossible de trouver un simple masque, un tuba, des palmes. J’ai dû attendre un mois, et une visite au plus grand Decathlon de Manille, pour enfin mettre la main sur le seul modèle de palmes aquatiques disponible en rayon. C’est irréaliste pour moi, plongeuse passionnée, d’imaginer que dans un pays composé de plus de 7 000 îles, bordé par des eaux turquoise parmi les plus riches du monde, on ne puisse pas accéder facilement à cet univers sous-marin.
Les Philippines regorgent de sites de plongée mondialement connus, et pourtant, ici, la mer reste souvent un mystère, un danger, un territoire réservé aux touristes et aux pécheurs. C’est un contraste qui m’interpelle chaque jour : moi qui me sens chez moi dans l’eau, entourée de gens qui la redoutent, ou ne la regardent que depuis le rivage.
Alors j’en profite, tant que la saison sèche me le permet. Je viens ici au moins deux fois par semaine — pour nager, me dépenser, mais surtout pour m’imprégner de ces couchers de soleil à la fois éblouissants et apaisants.
Je ne suis pas venue ici pour fuir, ni pour me reposer, mais pour me recentrer. Pour ralentir, observer, faire de la place en moi à quelque chose de plus essentiel. Et ces instants sur la plage y contribuent, jour après jour. Le sable, l’eau, le ciel qui change sans jamais vraiment se répéter… tout m’invite à être pleinement là, à écouter ce qui, en moi, cherche encore sa place.
Bientôt, la pluie s’installera, et ce sera la salle de sport qui prendra le relais. Mais pour l’instant, je savoure chaque instant. Chaque rayon. Chaque vague.















Bayan ng San Jose
C’est aussi cette ville, la plus peuplée de l’île de Mindoro, centre économique avec son grand port commercial, son aéroport, ses banques, ses commerces, ses marchés. Une ville pourtant sans cinéma, sans café, sans théâtre ni musée. Ici, la vie se résume au travail — à l’école, au collège, au marché, dans les rizières ou les marais salants — et à la foi, qui rassemble chaque semaine dans les nombreuses églises ou au bord du terrain de basket — sport le plus prisé des Philippines — ou enfin au night market, espace de détente et de street food.









Ici, la pauvreté saute à mes yeux d’étrangère exilée alors que la ville est classée au 13ème rang en termes de « compétitivité globale » parmi les collectivités locales philippines en faisant une ville « aisée ». Les maisons tiennent debout de bric et de broc ; les toitures en tôle vacillent ; les murs rongés de moisissure ploient sous les pluies régulières ; l’eau courante manque parfois, l’électricité souvent. Mais la vraie richesse est ailleurs : dans les éclats de rire, dans les voix qui s’élèvent à la nuit tombée pour les karaokés improvisés mais inévitables, dans les enfants qui font de chaque ruelle un royaume d’aventures.






Ce village est devenu mon terrain de jeu, mon décor quotidien, mon école de patience et d’humilité.
Je continuerai régulièrement d’ajouter des photos, vidéos et information sur San José au fil des découvertes. Donc surveillez bien cette page…


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